L'ORIGINE DES INDIVIDUS *, JEAN-JACQUES KUPIEC ; col. Le temps des sciences, Fayard, Paris, 2008 (1).
A ou Ā ?
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Jean-Jacques Kupiec a réalisé un tour de force exceptionnel. Il a réussi à nourrir sa recherche scientifique d'une réflexion philosophique de haut niveau. En retour, c'est la philosophie qui se trouve irriguée par la biologie. Le résultat est (d)étonnant. Il tient le lecteur en haleine de bout en bout.
Depuis la théorie finaliste d'Aristote, la biologie a toujours été déterministe. Au XVIIème siècle, Descartes utilise la métaphore de la machine pour expliquer le fonctionnement des êtres vivants et au XVIIIème siècle, La Mettrie étend à l'homme le principe cartésien de l'animal-machine. A cette époque, l'horloge est l'exemple type de la machine. Au XXème siècle, le déterminisme absolu est encore réaffirmé avec la théorie du programme générique : l'ordinateur remplace l'horloge et selon la biologie moléculaire, l'organisme serait un robot obéissant à des signaux émanant d'un programme génétique.
Dans son dernier ouvrage, L'origine des individus, Jean-Jacques Kupiec montre qu'une telle conception conduit à des contradictions, non seulement d'un point de vue théorique mais aussi expérimental, entravant ainsi le développement de la biologie.
Le dogme de la biologie moléculaire, affirmant que les phénomènes biologiques sont codés dans la séquence d'ADN des organismes, est donc mis à mal par les découvertes récentes qui mettent à jour la complexité des phénomènes biologiques - en particulier, leur caractère aléatoire et leur non-spécificité. Pour son analyse, l'auteur se base sur les données les plus récentes obtenues par la recherche qu'il replace dans une perspective historique et philosophique. Il montre que les théories de l'homme-machine et celle du programme génétique ne parviennent pas à rompre complètement avec le finalisme d'Aristote. La biologie doit en finir une fois pour toute avec l'essentialisme qui la hante.
Après être revenu sur les limites du dogme et sur celles d'autres théories alternatives, comme l'auto-organisation, Jean-Jacques Kupiec élabore une nouvelle théorie de l'embryogénèse : le darwinisme cellulaire. Il démontre en quoi ses propositions, enrichies par les dernières découvertes, sont capables d'intégrer dans une théorie unifiée les divers phénomènes qui posent problème aux théories classiques. Elles permettent notamment d'unifier l'évolution et l'embryogensèse dans un mécanisme unique qu'il nomme l'ontophylogenèse. Dans cette théorie, les gènes et leur régulation sont régis par des mécanismes probabilistes permettant aux cellules de se différencier de façon aléatoire. Le développement embryonnaire n'est pas dirigé par un programme génétique déterministe mais par la sélection naturelle opérant à l'intérieur de l'organisme.
Cette théorie a des conséquences philosophiques considérables. L'homme est peut-être une machine mais cette machine est soumise au hasard. Ce sont nos intuitions les plus fortes et nos et nos croyances les plus anciennes qui sont ainsi balayées.
L.B. laurens.bernstein [at] gmail.com
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Notes
(1) La version anglophone de l'ouvrage a paru sous le titre
The Origin of Individuals chez World Scientific, en mars 2009.
* L'abstract de L'origine des individus dans le site de l'éditeur français (Fayard - Hachette) :
Les enjeux de la biologie ne concernent pas seulement le vivant en tant que tel. Par ce qu'elles nous disent de notre identité et de notre place dans le monde, les théories biologiques influencent les sciences humaines. Au vingtième siècle, elles ont servi de caution à des idéologies comme le darwinisme social et l'eugénisme. La polémique sur le déterminisme génétique pendant la campagne présidentielle de 2007 et celle qui a suivi sur les tests ADN témoignent qu'elles interviennent toujours dans le débat politique.
Habituellement, la critique du déterminisme génétique se fait au nom de principes éthiques. Dans L'origine des individus, Jean-Jacques Kupiec se place d'un point de vue différent, celui de la recherche biologique. Il démontre que le déterminisme génétique ne doit pas être rejeté uniquement parce qu'il est moralement injuste, mais parce qu'il est faux scientifiquement. Il est en contradiction avec les données acquises par la biologie moléculaire. L'analyse montre également que les théories holistes et les théories de l'auto-organisation ne sont pas des alternatives valables. Pour résoudre la contradiction du déterminisme génétique, la biologie doit dépasser les schémas de pensée qui l'ont toujours enfermée depuis l'Antiquité.
L'ontogenèse et la phylogenèse sont deux aspects inséparables d'une même réalité ne constituant qu'un seul processus d'hétéro-organisation. Au cours de cette ontophylogenèse, les êtres vivants individuels et les espèces se forment de manière identique. L'environnement n'est pas seulement ce qui est extérieur à l'organisme, il se prolonge dans son milieu intérieur où agit la sélection naturelle. L'ontophylogenèse détruit la conception d'un individu qui n'existerait que par sa détermination interne et lui substitue celle d'un individu existant par la relation à ce qui lui est extérieur.
L'Autre est présent dans les fondements biologiques de notre identité.
Jean-Jacques Kupiec est chercheur en biologie et en épistémologie au centre Cavaillès de l'Ecole normale supérieure de Paris. Son travail concerne la biologie moléculaire, la biologie théorique et la philosophie de la biologie.
Recensions et Interviews récentes :
NON FICTION
http://www.nonfiction.fr/article-2506-plaidoyer_pour_un_darwinisme_cellulaire.htm
LES AUTOMATES INTELLIGENTS
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2009/96/kupiec.htm
TERRE TV
http://www.terre.tv/#/fr/science-education/ca-buzz/1994_si-jean-jacques-kupiec-devait-citer-charles-darwin-et-son-origine-des-especes-