www.criticalsecret.com N°4 — Un site dont vous êtes le héros
20 janvier / 20 février 2001

EDITO
Dédicace à Katja Cavagnac

LA HOLLANDAISE VOLANTE /THE FLYING DUTCH GIRL
questions du réseau, du lien, du lieu, du temps 

     par Aliette Guibert-Certhoux


1. L'hypothèse indonésienne

      Au dernier siècle du second millénaire chrétien, Stella et Tonie apparurent sur la planète des humains pour la première fois en Indonésie, près de l'équateur. C'était sur une petite île volcanique entre Sumatra et les Moluques, pays où la noix de muscade venait aux arbres. Bébés à la peau couleur de neige, elles surgirent d'une fissure soufrée ouverte dans le sol, comme la terre s'était mise à trembler sous une pluie diluvienne. Le tonnerre résonnait avec une telle puissance dans la densité de la forêt que nul d'aventure ne pouvait entendre si elle criaient. De sorte que personne ne put savoir si elles naquirent dans la peur ; a fortiori l'île Za n'était pas habitée. Après quoi le ciel et la terre s'apaisèrent, l'eau torrentielle cessa de dévaler les pentes et les oiseaux aux couleurs mirifiques, ordinairement installés dans les lieux, se remirent à hurler de vie sous la profondeur épaisse des palmes.

Les indigènes nomades d'un archipel voisin tenaient l'habitude de naviguer jusqu'ici, par temps calme, pour renouveler leur chasse et leur cueillette. Ils ne demeuraient jamais sur place au-delà de quelques nuits, car ils redoutaient l'activité du volcan. Au grand dam de la faune en clameur sous les ogives végétales, deux jours après l'étrange naissance, les pleurs des nouvelles nées affamées furent identifiés par les individus de la tribu. Toutes espèces confondues du gibier menacé à l'approche des guerriers s'étant tues avaient révélé le vagissement des fillettes, sans prêter à malentendu.

Les petites ne ressemblaient guère à leurs sauveteurs providentiels, sauf en l'état d'éventuels albinos. Mais ce peuple aimait tout ce que la terre lui procurait. Les chasseurs ayant cueilli les fillettes avec précaution commencèrent par les nourrir succinctement, leur donnant à téter une feuille roulée en sarbacane dans laquelle ils laissèrent s'écouler le lait extrait d'une plante. Puis elles naviguèrent dans les bras sombres, formés en berceaux, de chacun des deux hommes parmi ceux qui les ramenèrent en pirogue, jusqu'à la communauté des femmes lesquelles sur la plage attendaient, selon la coutume, le retour prodigue de leurs époux.

Dorénavant, la bienveillance des bras mâles où les petites jumelles s'étaient trouvées bercées pour la première fois sous l'effet de la mer, disparut ; contrairement à ce que l'on aurait pu penser les caresses des femmes leur furent moins douces, aussi la frustration de leurs sens, en manque dès leur première séparation, structura d'emblée la part volontaire de leur avenir sur terre, en quête de retrouvailles charnelles aussi réconfortantes que leur première rencontre avec le genre humain, à Za. En attendant : les femmes du clan moins attendries que les hommes, on l'aura compris, examinèrent ce désordre sous un autre éclairage.

Il n'échappa à personne que les filles provenaient d'une autre planète, l'observation révélant que l'une d'elles avait les yeux noirs malgré la pâleur de sa peau, ce qui infirmait la thèse de l'albinos, quand d'autre part il était de notoriété tribale qu'aucun blanc ne se risquât dans l'île Za. Pour commencer, les femmes refusèrent de se prêter à l'allaitement maternel. Du moins à leur tour acceptèrent-elles le recours aux plantes, mais proclamant le procédé inadapté dans le cadre d'une administration prolongée. Dès lors, il se posa divers problèmes, parmi lesquels le plus économique fut déterminant.

Ce peuple errant entre Océanie et Indonésie ne laissait rien derrière lui. Or, il y eut un mort et leurs corps de vivants tenaient lieu de sépulture de leurs morts, desquels ils mangeaient les cendres pour les emporter avec eux et sans laisser de trace. Ici gisait une filiation cosmogonique autant discrète et humble, qu'efficace et incontestable.

Si respectables fussent les nourissonnes tombées de quelque OVNI, ou poussées hors de terre par les dieux, les anciens sans tarder statuèrent qu'ils ne pouvaient les considérer comme leurs mêmes ; par conséquent, elles ne pourraient étant mortes faire l'objet du repas des funérailles. L'adoption des fillettes sans tombeaux concevables eu égard à la tradition fut réputée impossible. Avant la migration suivante de la tribu, les femmes parvinrent à les faire exclure de cette façon : courtois le clan prit congé des jumelles lors d'un rite de bonne destinée, durant lequel l'initié leur voua un discours des plus positifs. Selon lui, l'impasse de leur première rencontre insulaire devait-elle les rejeter au loin, leur déplorable situation augurait de leur meilleur avenir sur terre, quand d'autres cannibales avoisinants, exophages, auraient pu les absorber vivantes aussi bien, dès leur naissance.

La tribu endophage connaissait le commerce des épices que de rares blancs familiers de leur migrance au fil de l'eau, depuis le temps de Batavia, savaient échanger pour la revente. En vue d'une adoption possible dans le cadre d'une parenté plus évidente à leurs yeux, les anciens firent acheminer par cette voie les petites, cette fois à dos de femme dans des filets ceints au front de leurs porteuses. Puis elles furent confiées au capitaine d'un navire américain en partance pour Java, parce qu'une nourrice accompagnant une famille hollandaise se trouvait à bord.

Dès l'arrivée à Jakarta, le capitaine se débarrassa de son précieux fardeau auprès de l'administrateur du port. Ce dernier suggéra à sa femme, qui lui faisait confiance, d'adopter la blonde qu'à l'insu des humains on avait appelée on ne savait comment ; elle se joindrait à leurs deux filles et à leurs fils aînés et désormais se prénommerait Stella (à cause du reflet bleu dans la noirceur de son regard). La petite rousse aux yeux turquoise détenait également un prénom célèbrant son autre galaxie mais ignoré de tous ; la famille nourricière déjà séduite, avec laquelle elles avaient débarqué, la prénomma Tonie. Deux garçons et une fillette la précédaient. Les deux extra-terrestres venaient de trouver leurs véritables familles ici-bas.

Ainsi commencèrent les aventures turbulentes et amoureuses — épisode érotique sous la plume de Philippe Gully dans le site Praktica dès le retour du développeur — de Stella et de Tonie.

     Et voici leur destin sur terre trois fois réapparu :

A vrai dire, le premier cycle de la vie terrestre de Stella n'est pas clos. Elevée au contact du théâtre d'ombre et des marionnettes indonésiens elle fut initiée à la danse sacrée en laquelle elle retrouva la sensibilité de sa vie antérieure, puis elle intégra la danse moderne en Hollande où était revenue sa famille pour partie sortie vivante des camps, sous l'occupation japonaise. Après un début de carrière comme virtuose de la danse à Hollywood, Stella devint une des plus grandes chorégraphes modernes de la scène mondiale. Sa création du ballet « The flying dutchman » la rendit célèbre. Aujourd'hui, elle vit à Bali sur un territoire créé d'après les lois de la géomancie, exactement dans l'axe de la station spatiale Mir, dont elle capte régulièrement les nouvelles. On vient d'apprendre que le sort de Mir est réputé prescrit, aussi Stella connaît-elle qu'il lui reste peu de temps à vivre maintenant, du moins de cette façon.

Pourquoi Bali au vu de la station Mir ? Pour Stella, c'est une façon de préserver les liens symboliques avec ses origines, dont sa chère Tonie.

L'étrange disparition aéronautique de Tonie Carter, alias Amélia Earhardt, la première femme qui tenta le vol autour du monde par l'équateur, eut lieu dans le fuseau horaire des Iles Marshall, en 1941. On pense que sous couvert de l'exploit annoncé à la Une des journaux dans le monde entier, Tonie, contactée par les services secrets de l'armée américaine pour effectuer un vol de reconnaissance clandestin au-dessus de l'archipel déjà occupé par l'armée nipponne (soupçonnée de préparer le prochain conflit), aurait fait le point de mire de sa DCA. Mais le mystère resta entier, aucune trace n'étant retrouvée.

Fut-elle prisonnière ? De toutes façons, elle n'aurait pu être négociée, aucun aveu d'incident par les américains craignant alors l'explosion du conflit ne pouvant être envisagé. Sacrifiée ? On sait d'autre part l'attirance de Tonie pour le vertige en hautes altitudes durant ses plus célèbres vols. Par exemple, lors de sa traversée du continent américain approximativement au long du 42è parallèle, elle dépassa le plafond prescrit ce qui lui permit de survoler l'ouragan ; mais privée d'oxygène elle s'évanouit, disparaissant de toute perception technique. Puis elle resurgit indemne du ciel, juste avant son atterrissage.

Certains décèlent sa réapparition récurrente au voisinage de l'équateur et des tropiques : tout récemment, première femme pilote dans le grand prix automobile annuel en Malaisie, une jeune allemande s'étant évanouie brièvement, lors d'un tonneau malencontreux de son bolide au sortir d'une chicane, serait finalement parvenue à redresser le véhicule, jusqu'à franchir la ligne d'arrivée.

Mais c'est probablement Florence Arthaud, durant sa course croisière en solitaire de La route du rhum, il y a une dizaine d'année, qui le mieux réincarna Tonie Carter. Suite à une hémorragie elle perdit connaissance en pleine tempête, moment durant lequel Stella l'accompagnant en rêve la porta jusqu'aux alizés. Au réveil, la skippeuse se retrouva bon vent sur la bonne voie, mais sans radio et sans pilote automatique. Alors, elle fit le point comme au début de la navigation moderne et prenant la barre de son navire : elle arriva victorieuse.

     Reste une question triptyque (rythme à l'oeuvre chez Mehdi Belhaj Kacem) :

- Quant à l'artiste conceptuel américain Douglas Huebler cher à Olivier Riquet, quelqu'un connaît-il son étrange liaison virtuelle, quoique probablement réelle, avec l'une ou l'autre apparition ou réapparition de Stella ou de Tonie ?

- Et en tout état de cause, quel pourrait être son fait concret ou abstrait ?

- Quels sont les rapports de la présente histoire avec l'un ou l'autre exploit dont le vôtre dans www.criticalsecret.com n°4 ?

Merci d'écrire à < aguibert-certhoux@noos.fr >, qui transmettra aux intéressés.


   ( A suivre )


A.G-C.