L'unique conclusion virtuellement plausible, suite à mes lectures des fichiers de la présence 49, de Christian Duel Introduction bizarre qu'une conclusion ? Eu égard à ce que le texte émane de bizarre, je doute qu'il puisse en être autrement " La parole est puissante " fut la manuvre explicative la plus complète à laquelle se livra Duel (ou qu'il réussit à me fournir) au cours de notre dernier contact ; elle se réverbéra en moi avec de tels accents que ce que vous lirez tient lieu d'avertissement - bien qu'une prudence instinctive voulut restreindre l'inévitable préparation à quelque rudimentaire présentation, et l'enrober d'anecdotes oiseuses. Ingénue que j'étais ! on ne se contente pas de détails quand on se décide au portrait. Il va de soi qu'endosser le portrait d'un noyé réclame fatalement un effort supérieur à celui auquel nous sommes enclins ; l'engloutissement spiral nous est commun, si habile soit la perdition. Voilà pourquoi je me suis fourvoyée.
" Donne-moi une voix ", me demanda-t-il.
Christian Duel ressemblait à beaucoup de monde. Trop peut-être. Certains diraient qu'il était trop discret pour être honnête - Ils ne savent pas. D'assez haute taille, il se voûtait facilement ; les cheveux noirs, l'il bleu ; la langue prenait la couleur des nuits sans sommeil - Ils ne savent pas par où nous avons du passer Comprendre Duel revient à remercier le soleil pour l'ombre qui nous guette. La mort est un retour à l'ombre (ce qui expliquerait la raison pour laquelle la prison, bref la Résidence, est un pis-aller de l'exécution capitale). Si la truite se contente de vase, elle peut survivre.
Christian avait tendance à baisser la tête à la moindre porte mais traversait au moindre feu qui tardait dans le rouge. Même l'aveugle connaît les couleurs de la peur. L'obscurité est peuplée des idées qu'on s'en fait. Ainsi que la lumière. Admettons que Christian Duel était typiquement timide, qu'il ne voulait rien déranger, qu'il n'opposait rien aux bonheurs coutumiers, qu'il aurait préféré s'y lover, troquer l'éternité contre un peu de vérité. Hélas Hélas, car rien n'est vrai que l'éternel - et l'éternel est le seul souvenir que nous ayons de nous. Il y a, véritablement je le crains, un sort jeté sur tous ceux qui s'usent au langage, dès lors à l'explicatif, au discursif. " Donne-moi une voix " Essayons.
Il semble que l'unanimité se fasse par défaut de profondeur. Pourtant ! face à tant d'obscurité nous aspirons à la lumière. A chaque mot, nous l'appelons, dans chaque atome nous la devinons ; et je la devine faite d'un autre vide que celui qui émane de ces pages, écrites par un garçon aux prises avec ce qu'il n'est pas. Alors, qui était-ce cet inconnu ? Un visage sans repères au milieu d'autres hémisphères ? Un chercheur ? Plus il se cherche, plus il se perd. Homme multipliant les tentatives exploratoires, créant de fausses traces sur des pistes praticables, forçant la logique dans un maximum de retranchements ; homme qui dort, homme à l'abandon livré à lui-même, à ses constructions, au monstrueux sentiment de l'oubli apaisé à l'aide de doses de plus en plus massives de signes muets : d'un vide et d'un silence ; deux termes effrayants qui ne devraient pas effrayer. Combien de fois lui ai-je répété qu'il n'était pas à la hauteur de l'ennemi ? " Le pire ennemi se trouvait dans les lieux "
Delphine Scroll (psychologue)
Dimanche 20 juin 1999, quelque part