" Voilà ce que je veux dire ! C'en est trop ! "
" Asseyez-vous monsieur Duel, le président adjoint va vous recevoir ", dit la secrétaire, visiblement forcée de se montrer patiente -- patiente cela sonnait comme un malade en attente de diagnostic. Elle gardait son quant-à-soi. Bien bien que demander de plus ? Christian Duel tournait en rond à l'intérieur du ventre de la bête sans nom. On pouvait, bien sûr, l'appeler : la Société Aujourd'hui Déjà. Facile.
" Ecoutez mademoiselle, savez-vous qui je suis ? " Il faisait le malin Christian. Une vraie proie. La secrétaire l'ignora charitablement. Elle ne pouvait le plaindre : elle n'était pas formée à ça. Juste être là quand des clients braillaient. Car tous étaient clients, même les représentants. Les représentants représentaient les clients qu'ils étaient, aux bords de l'été qui s'annonçait magnifique pour les patrons des vacanciers. A jamais vacanciers tous. A quoi bon se rebeller ? Dépassée la rébellion. Out. Naze la rébellion. Pas moderne pour un euro. Elle était guérie la secrétaire. On lui avait enseigné à se guérir de telles absurdités révolues. Un entretien avait suffit. Une ombre portant bien l'habit -- quelle élégance ! -- lui avait dit :
" Vous voyez votre langue ? "
" Euh
non. "
" Vous voyez la mienne ? " (Il lui tira une langue longue comme une
nuit sans vin.)
" Euh
oui. "
" Alors croyez en ce que vous voyez mademoiselle Komine ! "
" Mais ce n'est pas mon nom ", osa-t-elle.
Un sourire fatigué d'enseignant : un coup de couteau noir dans un monceau de brumes. " Puisque cette langue existe, elle divulgue des morceaux de vérité. Chaque jour vous en saurez un peu plus. Mademoiselle ? "
Vacherie de mémoire !
" Mademoiselle ? "
" Je Je "
" Ko Ko "
" mine ! Komine ! " exulta-t-elle.
" Par-fait. "
Mademoiselle Komine pensait au super coup qu'était Monsieur Norbert. Quelle bite! La meilleure des Bureaux. Doux Jésus ! Il lui avait chatouillé les amygdales la nuit dernière. Elle tressaillit rien que d'y penser. Monsieur Norbert éclata de rire.
" Ca va faire mille ans que j'attends ", s'impatienta le représentant. Il était chou ce con.
" Monsieur Norbert va arriver. Je l'entends. "
Monsieur Norbert arriva. De fort méchante humeur. Il était fait pour faire peur ce jour-là.
Un hurlement horrible surgit du Bureau n°527, le Bureau des regrets, immédiatement recouvert par la musique (le dernier hit de Lylia : " Go-Go Lovers ", sorte de folk électronisé enregistré à Lagos, Lisbonne, Lahore et Nankin ; mixé à Chicago, Kiev et Fontainebleau ; produit par la section dance de la Brigade des sentiments) que répandaient d'invisibles enceintes accordées selon le Principe de Répartition des douleurs et munies d'un dérivé sophistiqué du fameux Compteur Algique.
Christian Duel ne sentit qu'une maigre brise de parking hivernal sur sa nuque, aussi brève qu'un suicide au canon scié.
" Ca fait longtemps qu'il est Ici ? " aboya Monsieur Norbert en fusillant la secrétaire et le représentant en biscuits salés.
" Il paraît que ça fait mille ans que ce monsieur attend. Je n'saurais dire, le temps passe si vite Ici. "
Monsieur Norbert fulminait. Cette volaille de secrétaire pompe mieux qu'une entreprise d'assainissement ne vidange un pot de chambre, sans quoi nous l'aurions renvoyée à la fosse d'aisance d'où nous l'avons sortie. Qu'est-ce qu'il veut celui-là ? Qu'est-ce qui lui suffit pas ? Et comment a-t-il trouvé le chemin des Bureaux le puceau énamouré ? Y s'prend pour un Orphée d'mes deux ou quoi ? Pas d'Euridyce pour toi Ici.
" Avions-nous rendez-vous Duel ? Quels motifs, que j'ose espérer sérieux, vous ont-ils poussé à m'interrompre en pleine séance d'expiation ? Faites court. "
Christian se rassembla. On aurait cru qu'il se fragmentait invinciblement sans s'en rendre compte, qu'il éclatait en fines particules, se transformait en poussière de paillettes, poudre d'homme aux yeux des hommes qui n'y voyaient que du feu Non de la fumée ! Voici de quoi sont faits les Suppresseurs : de fumée ! J'ai compris leur nature, ils sont -
" Nous sommes ", dit calmement Monsieur Norbert. " Et vous êtes. Votre existence inextricablement est liée à la notre. Car vous avez été élu. "
" Youpiii ! " glapit la secrétaire hors d'elle. " Vous avez été tiré au sort ! Youpiii ! Vous êtes l'heureux gagnant ! Youpiii ! " Elle arracha lascivement ses vêtements.
Duel fit un effort surhumain (autrement dit bassement humain) : tenir ses promesses, retenir l'image d'un visage doux dérivant sous la botte d'un ciel cloutée de rares étoiles insuffisantes à nourrir, parmi les grandes cités avachies dans la nuit de la mémoire, celle de de d'Estelle. Estelle ! C'est bien -
" Moi ! " feula Mademoiselle Komine en bas résilles sur le bureau ; sa bouche rouge d'un rouge de branchies fraîchement écrasées, ses pupilles plus dilatées que celles d'une coutumière du MDMA, d'une infirmière sous Akinéton, d'une sorcière sous datura, d'une écolière sous Ritaline. " Vous m'avez gagné moi ! "
" O combien davantage ", dit calmement Monsieur Norbert. " Nous vous offrons l'amour Christian. "
" L'amour ? ! ? ! ? ! ? "
Miss Komine le dardait de ses yeux d'effraie.
" L'amour, le vrai ", dit calmement Monsieur Norbert. " Non point ce pathos, ces bredouillages puant l'alcool mexicain que vous tapotez parfois sur le clavier de votre ordinateur Ce réveillon du Nouvel An me consterna particulièrement Pauvre petit vendeur de biscuit il mérite son cadeau, il en a le droit. "
La fille était nue : Sa peau ambrée faisait un fourreau de pain d'épices enrobant d'inédits et d'illégaux délices ; son ventre lisse se renflait légèrement à l'orée d'une incertaine flore, aussi blonde que la chevelure qui flottait à hauteur des épaules ; les deux seins entouraient de larges aréoles où pointaient des bourgeons délicatement rosés ; au sourcil droit pendait, frère de celui qui plus bas perçait le nombril, un minuscule anneau assorti au bleu qui passait dans les yeux d'Asiate de l'inconnue dont les longues mains allaient nonchalantes le long de cuisses effilées, de jambes nerveuses, ainsi qu'un athlète s'enduirait d'onguent et glisserait entre les bras de ses partenaires afin de porter à son plus haut degré l'ivresse sensuelle, jusqu'à la fureur séminale ; le parfum presque trop miellé qui émanait de son anatomie juvénile s'avérait quasiment narcotique. Celle qui fut mademoiselle Komine chanta, remuant une croupe vertigineusement fendue par un étroit sillon brun : " Gogo lover / Do do do do / Sois mon dancer / Mets tout toutou / Gogo lover / 'Want you you you / Choisis le trou / That you prefer / Mets-moi l'embout / Rock'n roller / Casse-moi d'partout / Do do do do / C'est pour me plaire / Que tu es fou / Tords-moi le cou / My sweet killer / Viens-moi à bout / Gogo lover / Do do do do " Mais je sais qui est cette splendeur ! Lylia ! Lylia...
" Nous vous offrons l'amour véritable ",
dit calmement Monsieur Norbert. " Le ciboire de chair, de tendons, de muscles,
le calice de salive, de sang et d'urine. Nous vous offrons Lylia. Qu'en dites-vous
Christian ? "
" Je t'aaaaiiiiime ! Lyliiiaaa ! Je t'aaaaiiime ! Mon seul amooouuur !
Mon amooouuur éternel ! " A plat-ventre Lylia s'amusait à
l'aide d'un gros tube de colle.
" Reprenez-vous. Vous ne voyez pas qu'elle s'en fiche ? " dit calmement
Monsieur Norbert. " Le moment est venu de jouer cartes sur table. Que voulez-vous
réellement ? "
" M'marier 'vec Lylia moi. M'marier j'veux. Mariage, mariage 'vec Lylia. L'est belle. "
" Vous marier avec sa foune ouais " Monsieur Norbert commençait à se lasser des minauderies et des niaiseries. Pas que ça à foutre putain ! J'ai un client qui refroidit au Bureau des regrets avec ce tocard de stagiaire. Et le troisième tueur rigole pas lui. Pas comme ces péteux de la Consciousness Combustible Company. Monsieur Norbert soupira ainsi qu'il l'eût fait s'il avait soufflé les 1998 (et quelques ? bougies) de la Bavure Sainte. Duel était hypnotisé par l'usage intensif du bâton de colle. Lèvres gonflées, des mèches dans les yeux, Lylia daignait le regarder par-dessus l'épaule, boudeuse, dans l'attente de quelque chose, de -
" Toi ", exhala Lylia. " Je suis Ici pour tes rêves interdits, pour l'envers de ton cur. Fais-moi le pire du meilleur, le meilleur du pire. Ne me déçois pas ou je me détourne de toi, petit branleur coupable de ne pas me traiter comme je le mérite.
" Faites l'amour, faites le pire ", dit calmement Monsieur Norbert. " Je ne suis pas né pour le pire .", articula mécaniquement Christian Duel, que des picotements parcouraient de l'anus au scrotum, et qui totalement affolé de désir frissonnait bêtement du périnée.
" Ne vous leurrez pas. Nous savons ce qui est bon pour vous ", dit calmement Monsieur Norbert. " Nous connaissons le meilleur. Car nous sommes les spécialistes du pire. " Lylia gémissait de façon cadencée. Une sorte de feu sacré l'animait dans sa traque indolente du plaisir. " Elle vous invite à la pénétrer de tout votre cur abandonné du cueilleur : fruit trop lourd, corps caverneux, héraut du squelette diseur de vrai. " dit un peu moins calmement Monsieur Norbert. " Son corps est à vous, vibrant d'amour par tous ses orifices. Faites-lui le pire. "
" Je ne sais pas si "
" Dire qu'elle vous trompe avec du matériel de bureau ! " déplora amèrement Monsieur Norbert. " Osez vos goûts les plus profonds. Inutile de chercher à lui briser le cur : elle n'en a pas. A moins que vous ne lui en trouviez un dans quelque conduit élastique tapissé de muqueuses Elle n'évalue pas le mal qu'elle vous fait. Pourquoi ? Pourquoi ? Parce qu'elle est innocente. Innocente et lubrique. La beauté incarnée du vice angélique de l'enfance. Allons, soyez vous-même! Soyez celui ose ! Soyez le Champion de l'Amour Vrai : faites-lui le pire ! Vengez tous ceux qui assistent impuissants aux beautés conquérantes qui descendent l'avenue, lèvres relevées sur des sourires de mépris. Faites-lui payer le prix des saveurs défendues par les barrières des jeans ingénument et sournoisement déchirés ; faites lui payer le prix de l'inaccessible beauté, du nid moussu enchâssé, du sexe chasse gardée ; faites-lui payer le temps qui passe, le temps qui passe et ne s'arrête jamais telles ces jeunes filles railleuses de l'Université ; faites-lui payer un million de fois la beauté. Car Lylia est un million de fois plus belle, plus désirable que toutes les étudiantes, les actrices, les mannequins Voici Lylia : des millions d'hommes seraient partants pour échanger la vie entière de leur mère contre un quart d'heure en sa compagnie. Quel morceau de roi ! Un morceau que réserve à ses meilleurs clients la Société Aujourd'hui Déjà, la société du client-roi. Lylia fait vendre et Lylia se donne. A vous aujourd'hui. " Christian n'osait pas. N'osait pas quoi ? ? " Elle n'attend que vous. Elle sera complice. Elle aussi aime ça. Etre souillée. Salie. Polluée. Lâchez-vous, soyez vous ! Salissez la pureté ! Vous êtes fait pour ça. Nous vous avons choisi - " (Attaque sonore insupportable en provenance de la salle de contrôle sise à la villa directoriale.) " -- Euuh vous avez touché le gros lot ! Enfin, vous allez connaître l'amour véritable, celui auquel vous rêviez en secret depuis les censures de l'adolescence. N'hésitez plus. Bannissez l'arrogante beauté de cette candeur en chaleur. "
Un biscuit salé, vite ! Ce somptueux fessier roulant sous une taille de guêpe famélique me fait chavirer. A qui je pense ? Personne. Personne d'autre que Lylia. A moi. Elle est à moi. Ses cheveux dorés, sa fossette sous le nez Oooohhh ! un biscuit salé ! (Monsieur Norbert s'éclipse, sûr maintenant de la suite des événements : Bureau des regrets, que j'en termine avec Ivan !)
" Estelle ", dit calmement Monsieur Norbert.
" Hein ? " fait Christian Duel.
Lylia aime le pire Lylia aime le mal Montre-lui le mal que tu peux faire \ Viens
ici Viens Viens Je vais te casser les reins \ Pas cap Pas cap \ Et comme ça
hein comme ça oouuiii comme ça \ Ouille attends attends non comme
ça T'as peur ou quoi Bouge pas Vas-y \ Heurgh Heurgh \ Mmmmmmouii Peux
mieux faire nanana \ Sssalope \ Faute de queue prends le bras hahahaha \ Me
me pro provovoque pas \ Me provovoque pas Pauvre chéri Kesst'attends
\Tiens \ Aïeaïeaïeaïeaïe Pas trop vite Aaaaïe
\ Entier \ Et ça \ C'est dé dégueu \ C'est crade hein dis-le
Dis-le c'est crade \ Noon c'est l'averse bénie du touareg assoupi dans
l'oasis tarie \ Lylia adooore CA aussi \ A genoux sssalope à genoux J't'arrache
tous les cheveux un par un Héhé Et ce truc ce truc tu m'aurais
cru capable de t'le faire \ Pas là imbécile ici ici \ Là
\ Aaaaarrrrgg Oo Oo Oui Non Oui Non Oui Non Non Nooon \ Siiii Rrooaarrrhhh Ha
\ Tu es en bonne voie Christian Mais tu te retiens Tu te retiens N'hésite
pas Tu peux faire pire Laisse-moi te conduire au vrai plaisir D'abord \ Lylia
\ Alors mon caneton on faiblit \ D'abord mets-toi sur le dos \ Pas comme ça
chéri en sucre Regarde je te montre \ Dangereux Tu tu vas \ Vas-y \ Oumph
\ Aaaaaaaaarrrrrrrrrgl \ Schlic Schlic \ Mon mon Di Diiieu Aïe Iiiiiiiiiiiiiiihhhh
\ Tiens tiens tiens \ Dis dis-moi je t'aime Aaaïïe \ Je je peux pas
\ Dis-moi que tu m'aimes \ Sac à merde je te fourre je te fourre je te
laboure \ Dis-moi je t'aime MAINTENANT ! \ Je t'ai
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" Ca été aujourd'hui ? "
" On est déjà hier débile. "
" Très bon Monsieur, très bon ! "
" Ouais Rien de spécial Ah si, un de ces mange-merde de représentant a eu des états d'âme. Lamentable Il a fallu que je programme mademoiselle Komine. "
" Cette ventouse décatie ? "
" Elle-même. Mais passons aux choses sérieuses : le résident tiens le coup ? "
" Inexplicablement. "
" Change de masque Quand même, fais-moi penser à convoquer cette euh Estelle. "
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